Ce SRAS a faim

Chroniques de la vie quotidienne en Chine du Nord. Quelque part entre Vladivostok, Shenyang, Pekin et Paris.

dimanche 05 mars

1948-1984-2006

orwell.1984.lofoEcriture. Temps de fiction. Réalité. Ces trois dates, pierres angulaires du même triangle de l'oeuvre littéraire, disent combien un livre continue de flotter dans les esprits bien qu'il soit une création en contexte. orwell.19842.3

   

            « la guerre c’est la paix. »,
            « La liberté c’est l’esclavage »,
            « L’ignorance c’est la force »
.

Un colis arrive avant notre départ de Thailande. Le livre qui s'y trouve m'a toujours profondément ennuyée chaque fois que je m'y attelais ; toujours, après quelques dizaines de pages, un autre livre plus frais, plus aventureux, m'arrachait à la lecture de 1984. Winston Smith n'avait pas l'étoffe du héros, il me semblait privé de volonté, de grandeur et je me le représentais quarantenaire morose, à la chair poreuse, le cheveu sec et délavé, moins animé que jamais d'une libido fougueuse.

Mais Winston, invention du cher George Orwell, attendait que je vois le monde de l'extérieur, que je m'extraie de ma vie tumultueuse pour la retraite asiatique, pour parler du ton dont on parle à  l'âme attentive.

Le livre en main, je me demande "Où suis-je ?" : en 1948, dans la chaise de cet écrivain décu par son engagement politique, forcé à fuir l'Espagne où il était allé combattre aux côtés des marxistes, pour échapper à ses anciens alliés communistes, animés d'une fureur meurtrière contre les extrêmistes de gauche ; en 1984, dans la peau de Winston, surveillant le moindre regard inquisiteur, pris au piège dans les couloirs du Ministère de la Vérité, dégoulinant de sueur devant l'écran qui crie les slogans sanguinaires contre les ennemis du Parti, avec soudain le visage apaisant de Big Brother venu chassé l'image terrifiante ; ou en 2006, derrière ma vitre enneigée qui m'offre le spectacle d'une société fourmillante, soumise à des implicites politiques qui me sont étrangers.

Je suis dans ces trois dates à la fois et c'est la force de cet excellent livre que de refuser de s'ancrer dans une réalité bien précise.

Quand on vit dans ce mystérieux pays qu'est la Chine, après les frissons des premières sensations exotiques, on suspecte beaucoup : expérimentant chaque jour l'implicite, on n'est plus très sûrs que les mots qui nous parviennent coïncident avec la pensée de leurs auteurs. C'est pourquoi le concept de "double pensée" dans 1984 m'a énormément intriguée et que j'ai tenté de l'appliquer au monde moderne chinois.

Peut-être faut-il rappeler que la "double pensée" se définit comme la manière de penser une chose et son contraire à la fois. Le Parti totalitaire de 1984 modifie en permanence les évènements historiques pour qu'il n'y ait aucun passé mais uniquement du présent, ainsi les citoyens doivent parfaitement maîtriser l'exercice de la double pensée pour arriver à vivre avec l'idée que tel évènement a eu lieu et qu'il n'a pas eu lieu. Sorte d'auto-suggestion, d'aveuglement en même temps que de totale lucidité : je sais que ce pays a été notre ennemi l'année dernière, or le journal dit que ce pays a toujours été notre allié, donc je dois aussi penser que ce pays a toujours été notre allié.

J'avoue qu'en tant qu'occidentale kantienne, définissant une chose par ce qui n'est pas son contraire (je demanderai l'aide de Clément à ce propos pour préciser ma pensée), je ne fais qu'effleurer de loin ce concept philosophique de double pensée. Mais je peux voir que les Chinois sont de grands amateurs de ce principe de contradiction. Ils peuvent penser à la fois que la Chine est un pays plein d'avenir, bien organisé, et offrant le bonheur collectif, et que son avenir n'est pas si prospère, que son administration est très lourde et que la recherche du bonheur individuel n'a jamais été aussi grande...

En réalité, cette double pensée pourrait s'analyser en deux parties : la première serait la pensée linguistique, l'attitude à adopter quand on représente son pays, quand on parle devant un officiel, c'est la partie la plus évidente, celle qui s'entend dans la rue, sur les marchés, lors des réunions de parti, lors des invitations à dîner ; la seconde partie serait la pensée enfouie de l'ordre de l'instinct individuel, quand on est seul avec soi-même, ou que l'étranger à qui on s'adresse est digne de confiance, qu'il saura comprendre lui qui n'est pas lié par ce serment de la double pensée, celle qui fait que parfois un étudiant rend les coups au maître qui vient de la battre devant toute la classe, c'est une pensée refoulée, douloureuse et confuse mais qui protège ces hommes de devenir des personnages de soaps télévisés.

                                             big_brother

La double pensée n'est pas une manipulation collective des esprits, c'est un moyen de ne pas perdre son statut au sein de la société, c'est un choix individuel de survie. Les journalistes toutefois, ne semblent pas comprendre le fonctionnement de cette double pensée, car je rappellerai que La Chine est le premier pays au monde pour le nombre de journalistes emprisonnés.

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jeudi 15 décembre

La vie fantastique

                          Je regarde sous mon lit qu'un cafard ne s'y cache, effrayée qu'au réveil je puisse me retrouver sous une peau devenue carapace, avec deux antennes pour appréhender les couleurs du monde. Kafka me glace le sang et j'entends encore le bruit des troupeaux de rhinocéros de Ionesco qui envahissent la ville. Godzilla frappe au carreau et laisse des traces sur mes vitres tout juste astiquées ! Le monde est fantasque et nos lectures fantastiques...

La nouvelle génération russe explore après des années de guimauve littéraire les coins des mots et s'interroge alors que le rideau de fer est tombé depuis maintenant 16 ans, que l'URSS a changé de patronyme et que Poutine se conduit en petit garçon déraisonnable tapant du hochet sur les provinces qui reluquent son jouet. Cette génération d'auteurs libérés a des envies de légèreté en même temps que de métaphysique et ne cracherait pas sur un gueleton entre Heidegger et Marry Poppins : Viktor Pelevine est de ceux là.

Il ne craint ni l'absurde, ni les insunuations politiques qui mettent à mal non seulement l'ancien régime communiste mais aussi les excès de la scène moderne. La Vie des Insectes est la fresque loufoque et tragi-comique d'une station balnéaire russe dont l'étrangeté tient à ce qu'elle est animée par des .... insectes. Ce livre, consacré à des personnages microcosmiques, semble ne jamais trancher et toujours nous laisser dans l'indécision : l'auteur écrit-il une fable divertissante ou règle-t-il ses comptes avec l'humaine nature ?

Fasciné comme son maître Kafka par le répugnant, Viktor Pelevine se délecte de décrire le sordide de la vie des insectes comme le triste sort d'un général à une soirée officielle qui après un incident est rongé, décortiqué et démembré par ses semblables dans la plus grande indifférence des convives. Cela prête à sourire mais vous avalerez ces mots avec leur amertume : la mort des insectes ressemble à la nôtre ; nous  disparaissons dans le plus grand anonymat au milieu de la fête.

Aussi différents et contradictoires soient-ils (le moustique américain avide de sang, la bleuette, le mystique..), les insectes ont ce point commun qu'ils marchent tous derrière leur destin, leur identité. Comment ne pas voir dans l'histoire du phalène qui se prend pour une luciole, la société post communiste  russe en mal de repères, hésitant entre ce qu'elle est et son fantasme. Et si on ne voyait jamais aussi bien la réalité qu'en la déformant et en l'éxagérant comme dans cette histoire fantastique ? Et si on ne riait jamais autant de nous reconnaître si pathétiques que lorsqu'on scelle notre destin en se prenant dans un papier tue-mouche...

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mardi 22 novembre

La révolte d'un style, celui des 60's

              La « Beat Generation », cette génération qui étouffe entre guerre froide, maccarthysme et codes moraux a de grands noms attachés à son destin ; Kerouac, Burroughs, ou Ginsberg ont raconté contre l'immobilisme bourgeois des histoires d'errance et de voyage spirituel à travers l'Amérique. Le mot « beat » désignait depuis le XIXe siècle un vagabond du rail voyageant clandestinement à bord des wagons de marchandises. Peu à peu, repris par les jazzmen noirs, le terme avait fini par signifier « à bout de souffle, exténué ». À la fin des années 50, cette génération incarne un formidable espoir. Elle a déjà contaminé les campus américains. Une toute petite minorité d'étudiants fait exploser le système de l'intérieur, comme le raconte le roman très autobiographique de Richard Farina, L'avenir n'est plus ce qu'il était.

              Le livre, inspiré d'un évènement réel soit le soulèvement d'un campus contre l'interdiction pour les filles de fréquenter les chambres des éudiants, raconte le retour d'un certain Gnossos sur le campus de Lairville, l'un des plus prestigieux des États-Unis (on reconnaîtra l'université de Cornell), débordant d'une énergie à la fois créatrice et suicidaire.

         Le jeune homme multiplie conquêtes féminines, expériences droguesques et spirituelles, se réveillant toujours l'oeil morne et la bouche pâteuse comme les personnages de Big Sur.... Mais ce n'est pas uniquement un "roman de campus" comme le genre a pu émerger après ; cet étudiant protégé par l'Immunité ne met jamais les pieds dans les amphis : il est donc en marge de ce monde codifié. Ce statut exceptionnel mène le héros à sa perte qui se croit au dessus des lois, au dessus des déceptions sentimentales, toujours protégé par l'Immunité de l'existence. Le livre s'achève donc sur une triste constatation lors d'une ultime virée pathétique à Cuba, d'où l'un de ses camarades ne reviendra pas.

         Ce livre, passionnant, fascinant, singulier, est resté inédit en France jusqu'à aujourd'hui. Et on est frappé par la même sincérité de ton et de profusion verbale, de dialogues décalés qui unissent les frères Egolf et Farinia. Une génération d'écart entre eux et pourtant une même rage et l'énergie sans limite, sans complaisance de la jeunesse comme horizon.

         Pour signaler l'importance du personnage, on rappellera que Richard Farina a été une figure de la musique folk américaine du début des années 60. Proche de Bob Dylan, il a lui aussi poussé les murs, dérangé les nappes et laissé un bordel monstrueux derrière lui. Ce n'était pas du militantisme mais un façon d'être comme ce sourire qui semble dire au monde à quel point il en est détaché, qu'il affiche insolemment sur la couverture où il est adosé à un chambranle de porte à côté de Mimi Baez (la soeur de Joan Baez). Farinia à l'inverse de Gnossos était promis à un bel avenir à New York, malheureusement Richard Farina n'a pas eu le temps de devenir célèbre. En avril 1966, il meurt le jour de la publication de son livre. Grâce à lui des gens comme Mark Kurlansky pourront vivre et écrire à sa place  : "1968, l'année qui ébranla le monde."

Posté par shui2fr à 04:28 - Lecture d'expat' - Commentaires [1] - Permalien [#]

dimanche 20 novembre

D'entre les morts

                   La littérature moderne a trouvé ses nouveaux poètes, ses voix d'or au  souffle épique.

         L'haleine chargée d'un alcool de mots, les premières pages du Seigneur Des Porcheries étouffe son lecteur au risque de lui faire perdre le fil de l'intrigue qui se met en place dans cet enclos congénétique de la province de Baker. Baker, une ville comme mille autres, perdue dans le Midwest poussiéreux ; ses personnages y sont tellement absurdes et alcooliques qu'ils échappent au temps, comme si la cruauté et la bêtise humaine étaient des vertus intemporellement partagées...

         Kaltenbrunner, le nom ne sort pas du terreau régional, cela fait déjà de l'homme un fort où se pointent les têtes de canon ; dans des villes où l'exiguïté et l'ennui courent ensemble, le bossu n'échappent pas aux claques qu'on lui lance. 500 pages de grand style, de combats cyclopéens comme on n'en fait plus depuis les pages des romans de chevalerie qui ne se lassent pas de décrire  les coups cruels, les affrontements des hommes et de leur destriers, les membres épars glougloutant  dans leur propre sang. Dans cette épopée décapante, on retrouve cette force primitive de la bataille  dans de l'assaut de la ferme où se cache John Kaltenbrunner par les forces de police ou dans la grève des éboueurs contre la ville de Baker mise sans dessus dessous et transformée pour l'occasion en égoût à ciel ouvert, métaphore d'une société en phase terminale.

       Invraisemblable et pourtant on rêverait tous d'être des vaincus et des oubliés de la fortune nationale pour rejoindre les rang des hommes du "Docteur Katz" et combattre avec eux : "le temps est venu de tuer le veau gras et d'armer les Justes" comme le dit si bien Tristant Egolf, disparu cette année en mai après n'avoir écrit que deux romans ( Le Seigneur des Porcheries et Jupons et Violons ). A croire que le cynisme qu'il déploie dans ses livres qu'on ne peut lire dans des lieux publics au risque de gêner l'entourage par nos rires irrépressibles, n'a pas été de grand secours à ce grand homme. Paix à l'âme en paix.

egolf

       Acteur et écrivain, Tristan Egolf publie 'Le seigneur des porcheries' en 1998, un premier roman qui le fait connaître du grand public. Son manuscrit a pourtant été refusé par plus de soixante-dix maisons d'éditions américaines. Pour gagner de l'argent, il fait du théâtre, de la peinture et s'installe à Paris où il joue de la guitare sur le pont des Arts. Il est repéré par la fille de Patrick Modiano. Celle-ci l'héberge et présente son roman aux éditions Gallimard, qui le signent. En 2002, il écrit un deuxième roman 'Jupons et violons', qui ne reçoit pas les mêmes échos dans la presse que  le premier, et un autre devait sortir en 2006.

        La critique le compare à John Steinbeck et William Faulkner. Activiste politique, l'écrivain affiche au grand jour ses convictions. En juillet 2004, il est arrêté par la police en Pennsylvanie. Lors d'une visite du président Georges Bush, il forme, avec d'autres hommes en string, une pyramide humaine pour dénoncer les tortures dans la prison d'Abou Ghraïb en Irak. Tristan Egolf, que l'on disait dépressif, se suicide à l'âge de trente-trois ans d'une balle dans la tête. 

Posté par shui2fr à 10:19 - Lecture d'expat' - Commentaires [3] - Permalien [#]



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