Ce SRAS a faim

Chroniques de la vie quotidienne en Chine du Nord. Quelque part entre Vladivostok, Shenyang, Pekin et Paris.

samedi 26 novembre

Les Odeurs Extrêmes

Pas encore Chet Baker, il viendra plus tard.

          Si l'art est comme le conçoivent les classiques un reflet parfait du monde et de ses beautés, quel art explore et magnifie les odeurs, ces invisibles, impalpables existences volatiles qui renversent nos esprits ?

           Faut-il croire Léonard De Vinci dans son Traité de la peinture, qui est alors l'art le plus accompli qui soit : 

"Qui ne préférerait perdre l'ouïe et l'odorat que la vue? il perdrait avec l'ouïe les sciences qui se manifestent par les paroles, mais non la vue de la beauté du monde qui brille à la surface des corps, accidentels comme naturels, et se reflète dans l'œil humain."

Il fait peu de cas de l'odorat, et réduit tyranniquement la peinture à un art visuel. Heureusement, les romans ne subissent pas les mêmes lois aveugles et il arrive aux écrivains de se demander comment transmettre ce qu'on ne voit pas.

baugin_nature_morte      Or l'odeur a sa douceur ou sa violence. L'Orient des poètes embaume le camphre et les encens, les femmes aux peaux sombres sentent la sueur, celle de leurs lourdes chevelures, mais l'Extrême Orient, toujours plus loin de notre monde, de nos odeurs de Paris, de Quimper ou de Metz, horrifie le promeneur par les monstres puants qu'il charrie.

      Benxi pue, Benxi empeste. A côté, Paris est un port de plaisance où s'en vont mourir les embruns marins et les coquelicots de l'été. Au milieu de la pestilence inégale  qui recouvre les trottoirs, maculés de jus de poubelles foncé et odorant, l'oeil du visiteur s'affole : il contemple impuissant les immondices répandues jusque sous ses pieds, tandis que se tiennent sur le bord des passages de petites vieilles édentées, défigurées par soixante années de tempêtes et de saison glacière, qui gloussent de toute leur gorge de voir ce délicat humain sautiller pour éviter les giclades  de leurs eaux poissonneuses.

        C'est trop pour un seul homme et deux narines, le promeneur avise le premier mur et s'y plaque le dos en jetant le dos de sa main sous son nez ; pris à la gorge, il réprime une violente nausée quand son oeil s'injecte de sang comme pour lutter contre les milliers assaillants de ses capteurs olfactifs. Une violente démangeaison gagne peu à peu ses sinus avant qu'un liquide épais et chaud lui en tapisse les parois. Prêt à agir, il lance ses mains vers l'avant, ses pieds puis tout son corps, et maintient une allure forcée, passablement naturelle aux yeux des passants qui se confirment en eux-mêmes que ces occidentaux sont décidemment usés par le stress des grandes villes.

          Voilà un coin clair, une oasis de pureté, les portes ouvertes d'un restaurant coréen déverse à présent de délicieuses senteurs épicées dans la rue de Dandong. Pourtant, malgré les images des plats subtils qui viennent aussitôt emoustiller son esprit, le promeneur ne peut oublier ce qu'il a vu, la contraction de ses maxilaires quelques mètres plus haut.

          La charogne en décomposition avancée d'un rat monstrueux ou d'un bestiau sans âge derrière un tas de poubelles jetées là sans ordre  se mêlait aux legs tardifs des buveurs de bière. Il avait vu l'odeur, sa matière, son accomplissement visuel : un fumet encore chaud s'élèvait de la pile avec mille parfums volatils ; et cette silouette ondulant dans l'air il sentait encore à présent ses doigts agaçants.

              Insoutenable. Incomparable serait plus juste. Comment ranger ces odeurs dans la catégorie des "mauvaises odeurs" si elles n'ont rien à voir avec ce que le passant connaît sur sa terre à lui ? Traumatisé dans ses habitudes culturelles, malmené par l'administration en place, incompris par ces barbares, qu'avait-il besoin d'expérimenter davantage l'odeur locale : l'expérience est malheureuse et l'attaque violente.   

             Par dix représailles, dans dix recoins louches, il est assailli sans prévenir. Moitié délirant, moitié dégouté il divague, euphorique et charge ses poumons à les faire exploser d'horreur, les emplissant d'identités étranges et indéterminées. Les rues de Benxi sont un égoût à ciel ouvert, un festival de senteurs refoulées dans nos provinces bien nettoyées. Dans l'Orient de l'Etrême, ces zones dévastées sont des nomades au coeur fidèle ; les puanteurs migrent d'un pied d'arbre à un autre et d'une dalle de pierre à l'autre. il y a de la noblesse dans ces odeurs, celle de la vie qu'on étale au grand jour sans en cacher la face dérangeante.

En fin de compte, une seule question m'obsède : ai-je le coeur aussi pur ?

Posté par shui2fr à 11:06 - Chine du Nord - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

Essai poétique 2212

Marie,
Pour ressentir un peu d'empathie
Mon nez dans la litière du chat j'ai mis
Assurément ça sent le pourri
T'avais qu'à pas aller à Benxi
Lucie.

Posté par lulu, samedi 26 novembre à 13:12

Cata dada du pouet

Lucie,
Pour t'assurer ma sympathie,
L'octosyllabe j'ai choisi,
Sur le clavier, drue, je transpire,
Etouffée de charbon ou suie,
ces immondes vallées m'inspirent.
Marie.

Posté par marie, dimanche 27 novembre à 01:58

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