dimanche 20 novembre
Toile de fond
Swing 39. Django Reinhardt m'accompagne dans ces paroles
" Je suis l'Etrangere ; ceux qui croisent mon chemin dans la "rue en bois" qui va de chez moi à mon lycee et dont on m'a consciencieusement fait apprendre le moindre recoin par coeur, me regardent. On scrute, on détaille mon sweet capuche "WE", mes aasics, on juge mes chaussures trop legeres pour le froid qui frappera bientot, on dévisage cette face au long nez, ces yeux immenses aux orbites évasées, ce qui perce de peau blanche au dessous de mon bonnet bien enfoncé et au dessus de mon col remonté bien haut. on murmure elle est étrangère.
Dans ces pays où les étrangers sont rares en dehors des periodes de vacation et des sites balisés equipés de toilettes occidentales pour ne pas choquer la délicatesse de nos culs, on s'étonne de cette tâche claire qui sautille dans les remous de peaux dorées.
Alors prise par tous ces yeux, dévorée par eux toute la journée, l"avalée des avalées" que je suis n'a pas assez de distance pour glisser sur toutes ces attentions. il y a un million de personnes a Benxi, il m'en reste quelques centaines de milliers à surprendre avant de faire partie du paysage ; telle une goutte d'huile dans un verre d eau mal rincé, je surnage sans me dissoudre dans ce monde qui n est pas encore le mien et qui ne le sera sûrement jamais, même après plusieurs mois.
Benxi. Une ville industrielle. Une province. Un endroit ignoré du monde occidental et du monde chinois des agences de voyage pourtant spécialisées dans les sejours en Asie. Je vais au devant des sourires moqueurs pour corriger vos suspicions : mon accent n'est pas la seule cause de leur méconnaissance car j'ai pris un stylo pour écrire le nom de la ville dans ma boutique du 13e arrondissement perdue au fond d'une galerie commerciale obscure et déjà étrangère par les senteurs énigmatiques qui l'embaumaient. B-E-N-X-I
Dans le fond de la pièce, un grognement mystérieux s'élève, d'un gerant dont le nom lui évoque le vague souvenir d'une ville minée par la pollution et le froid excessif venu des plaines sibériennes. Ici le soleil règne en vain. Les montagnes alentours, quoique peu imposantes, maintiennent la cuvette grise dans un climat d'azote liquide.
Ainsi dans l'imagination "sinochique'', Benxi c'est un peu notre Lorraine chérie mais jamais visitée, trop écrasée dans les terres, trop loin de la mer, trop froide, trop basse...une vieille veuve avec quelques bas de laine encore planqués dans la robineterie de la cuisine. Veridique : le jumelage de la ville avec une de nos campagnes lorraines !!! dans le but experimental de comparer l'influence de l'industrialisation à outrance sur le milieu... et son déclin progressif.
L'air opaque, un poing dans la gueule dès la matin devant son immeuble quand on oublie de prendre d'abord de petites bouffées d'air avant de respirer. Pour de vrai. La suie, la crasse retombe sur les pavés, les murs des appartements, les gens avec la même justice. On s'y habitue, peut-être même que ça pourrait me manquer. C'est le genre de temps qui imprime sur votre pellicule Sensia 200 conservée soigneusement au frais dans le compartiment temperé du frigo une toile de fond résolument grise ; elle donne alors à tous les éléments de votre décor le même ton terne et triste alors que sous vos yeux c'est quelque chose de bien vivant et venimeux qui s agite.''
Commentaires
en avant
La pollution d'une ville surindustrialisée, le froid siberien tombant sur Benxi comme une tonne de brique sur la tête du malheureux, l'absence, suintant de chaque ligne de ce texte, de tout lieux ressamblant de près ou de loin à un café, bar ou PMU, et... cette vision d'une Lorraine à la chinoise, encore plus grise, encore plus morte, ne sont que pécadille pour l'homme décidé. Mais je vais quand même prendre des Damards !




